Cet article n’est pas inscrit chronologiquement (nous étions en septembre 2020) de part son importance, sa position est comme une signature.
Tout commence par une journée comme tant d’autres : ce matin, rendez-vous à 5h sur le quai avec Téa, le pêcheur « fou » de Tahuata.
Une bise à Namour, je saute dans l’annexe, excité par la séance de pêche qui se prépare. À l’heure dite, je suis sur le quai. Téa arrive également, le temps de monter dans le bateau, de ranger un peu et nous voilà partis pour de nouvelles aventures. Je sais que nous allons rentrer avec du poisson, Téa ne rentre jamais bredouille.
À peine au large, on scrute le vol des oiseaux, l’état de la mer, surtout Téa qui a un œil de lynx. Soudain, coup de gaz,
– » Le poisson est là-bas ! « crie-t-il.
Et effectivement, en approchant, je vois le banc de thons qui saute. C’est un moment incroyable…
Je ne dévoilerai pas l’art de la pêche de mon ami, il me l’a défendu.
Toujours est-il qu’ici, aux Marquises, on pêche à la corde, c’est-à-dire sans canne, à la main, avec un « fil de longline » accroché au bateau et avec un bout de chambre à air pour témoin. Quand la chambre à air est tendue, c’est qu’il y a un poisson, et là… il faut prendre le nylon et le remonter le plus vite possible avec les mains gantées bien sûr. Vite, très vite, mais cela est plus facile à dire qu’à faire, le thon lui-même ne veut pas venir, et suivant sa taille, il faut être plus fort que lui. Mais bon, si le temps n’était pas compté, ce serait presque « easy », sauf qu’il y a « le requin ». Et oui, tiré par la ligne le thon a une nage pas conventionnelle et les requins le savent. À ce moment-là, ils se précipitent pour bouffer le thon sans défense.
Du coup, je ne suis pas toujours assez rapide et je remonte soit rien, soit seulement une tête, sans compter Téa qui hurle :
– » Attention à tes mains, jamais par-dessus bord ! « , en effet la force du requin mangeant mon thon juste à l’ arrière du bateau m’ a entraîné et en voulant ne pas lâcher mes mains ont dépassées le plat bord, offrant une friandise au requin…
– » Oups ! » J’ai eu chaud …
Quand il y a suffisamment de thons à bord, vient la séance de « nettoyage du poisson », un peu au large, et c’est là que tout commence…
« Il » entre dans mon cercle, mais je savais depuis très longtemps que cela se produirait un jour!
Dos au large, je nettoie un poisson. Mon instinct me dit de tourner la tête, donc je tourne la tête.
Avant de voir le bateau, je sais que c’est » Lui » et je n’ en suis pas étonné.
Je reconnais de suite le bateau, un trimaran à moteur, c’est ni plus ni moins qu’Ocean Alchemist (rebaptisé Titaïna) avec Olivier à la passerelle.
J’en informe Téa, il ne le connaît pas, mais en me regardant, il se dit que se diriger vers le bateau est une bonne idée.
Olivier, de son côté, ralentit et s’approche, puis met en panne.
J’entame une discussion que je ne dévoilerai pas et qui restera entre nous, puis Olivier me dit :
– » Ok, il est où ton bateau ? « Je lui explique et il me dit :
– » On arrive. «
À ce moment, je dois passer à 160 pulsations. Je dis à Téa de rentrer au quai pour me déposer. Je saute dans Yakounette et, tout en restant debout, je fonce vers Yaka, manquant de peu de me faire éjecter dans ma précipitation…
J’arrive à bord quand Olivier mouille sur notre avant. J’attire au maximum l’attention de Namour afin qu’elle ne voie pas le trimaran, car elle le connaît un peu.


J’annonce de suite à Namour :
– » Nous avons un invité. «
– » Ah bon, Téa vient à bord ? «
– » Oui »
– » Tu as vu, il y a un drôle de bateau devant. «
– » Oui, au fait tu sais … » pour éviter qu’ elle se retourne. «
Je ne me rappelle plus ce que j’invente, je continue à détourner son attention, mais Olivier et Jean-Charles approchent avec leur annexe, et quand nous sommes sur un bateau, nous savons lorsque quelqu’un vient nous voir, un peu comme s’il rentrait dans notre « cercle ».
À ce moment, Namour se retourne puis me dit :
– » On dirait Kersauson ! «
– » Oui, c’est lui notre invité .«
– » … »
– » Permission de monter à bord ? «
– » Bien sûr et bienvenue à vous deux. «
Olivier est avec son capitaine Jean Charles.


Il est 9h du matin, on discute, on discute, puis vers midi Namour propose à nos invités de manger à bord. S’ensuit un concours de cuisine entre Jean-Charles et Namour, carpaccio contre poisson cru à l’Antillaise, avec du thon qui est plus que frais…
Je n’étais pas revenu seul, merci Téa.
Nous continuons à papoter, puis on va faire un tour à terre tous ensemble.
En fin d’après-midi, Olivier nous propose de finir par la visite de son bateau.
Nous nous retrouvons sur la passerelle pour le coucher du soleil :
– » Au fait Olivier, tu as déjà vu le rayon vert ? «
– » Pas souvent, 3 fois en tout. «
– » Comment cela se présente ? «
Et il m’explique les différentes fois où il l’a vu.
À ce moment, le soleil se couche et… Olivier se retourne avec un sourire et un regard d’enfant émerveillé :
– » Vous l’avez vu ? «
– » Oui, on l’a vu aussi. «
Le rayon vert était bien là, comme un signe pour souligner ce moment.
On se quitte, on s’échange les numéros, puis on se dit à la prochaine.
C’était en septembre, le premier janvier au matin, le téléphone sonne, je décroche :
– » Ouais, c’est Olivier, bonne année. «
Nous nous sommes revus plusieurs fois ensuite, toujours des moments incroyables. Olivier, tu as changé pas mal de mes visions de la vie, de la façon de voir les choses, de comprendre les gens, etc…
Un mot, un seul : » Merci. «
Pour en revenir au titre « il est entré dans mon cercle », nous en avons parlé longuement avec Olivier, d’ailleurs c’est son expression.
Il m’a expliqué que quand il est en mer en course, il sait où, quand, et qui rentre « dans son cercle » sans avoir à recourir aux instruments.
Ce jour-là a commencé comme un autre… mais :
« Il est entré dans mon cercle et n’en ressortira pas ! «
